Association  BPSGM          Les Basses Pyrénées dans la seconde guerre mondiale         64000 Pau

Jean Baptiste SEGOT: Mémoires d’un dissident.

couverture originale manuscrit_NEWLe cahier de Jean-Baptiste Ségot appartient à ces documents privés, particulièrement nombreux au XXème siècle, qui sont considérés par les historiens comme des petits trésors. Il nous permet, en effet, de comprendre de l’intérieur la petite et la grande histoire. La petite, par la précision des faits relatés, jour après jour, heure après heure, avec son cortège d’émotions et d’évènements imprévus. La grande, lorsqu’on replace le récit dans le contexte historique et socio-culturel de son époque, dans l’histoire des mentalités, fortement empreintes de ruralité, et dans l’évocation  d’une des périodes les plus troublées du XXème siècle.

Le document se présente sous la forme d’un cahier d’écolier. Il est rédigé recto-verso, sur 96 pages, d’une écriture régulière et soigneusement tracée. Il est accompagné de plusieurs croquis exécutés à l’encre ou à la mine de plomb.

L’auteur, Jean Baptiste Ségot (1919 – 1973), est originaire de Morlaàs, chef-lieu de canton situé au nord-est de Pau. Il appartient à une famille populaire du Béarn traditionnel. Son père, ancien combattant de la première guerre, gazé pendant les combats, était préposé des PTT, c’est-à-dire facteur. C’est lui qui a transmis à son fils un profond attachement à la liberté, ainsi que les sentiments anti-allemands qui parcourent l’ensemble du texte. Après le cours complémentaire, Jean Baptiste Ségot obtient le brevet élémentaire, gage d’une culture générale de base et d’une aptitude à l’écriture. Il est très attaché à sa famille comme à son terroir, imprégné de traditions et de valeurs patriotiques. Selon le témoignage de sa veuve, son caractère le pousse parfois à des choix radicaux. C’est ainsi qu’en 1938, il est incorporé dans l’armée et reçoit son affectation pour les chasseurs alpins, sur la ligne Maginot.

 

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Jean Baptiste Ségot en chasseur alpin. 1937

 

 

Après plusieurs mois de service, il tombe malade, peu de temps avant le début de la guerre. Il est rapatrié sanitaire en Béarn. Rétabli, il trouve un emploi à la poste centrale de Pau, où il travaille plusieurs années. Là, avec d’autres collègues de son âge, il reçoit en 1943 l’ordre de réquisition pour le Service du travail obligatoire (S.T.O.). Il appartient, en effet, aux classes 1919, 1920, 1921 et 1922 qui, selon les termes de la loi du 16 février 1943, sont tenues de partir travailler en Allemagne. Les réfractaires sont passibles de véritables représailles : emprisonnement, amendes, pression sur les familles, etc.  Il passe outre, poussé à la fois par ses convictions patriotiques, sa force de caractère et les conseils d’un de ses collègues postiers. Il choisit de quitter la France, de traverser la frontière et de rejoindre soit les Forces française libres d’Afrique du Nord, soit l’Angleterre.

Jean Baptiste Ségot décrit le quotidien de sa traversée clandestine des Pyrénées, du 12 au 17 mars 1943. Il détaille par le menu son arrestation puis son internement en Espagne, d’abord à la prison de Pampelune, puis en résidence surveillée à Molinar-de-Carranza, enfin au camp de Miranda-del-Ebro. Son journal s’arrête le 20 août 1943, avec sa libération et son départ pour le Maroc, sur le bateau Gouverneur Général Lépine.

Le texte présenté ici est rédigé, pour l’essentiel, pendant son séjour au Maroc, à la fin de l’été 1943, ce qui n’exclut pas quelques retouches postérieures. Il s’appuie sur des notes prises pendant son  internement en Espagne, au camp de la Miranda.

Avant de rejoindre l’Angleterre et « l’administration du Général de Gaulle », selon une formule de son épouse Marie, l’auteur laisse ses écrits à sa sœur, institutrice à Casablanca. La guerre terminée, il récupère le cahier et le garde précieusement avec lui.

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Jean Baptiste Ségot à Londres en 1944.

Croix de Lorraine ajoutée par l’auteur postérieurement

 

Après la guerre, en 1946, il épouse Marie Majesté, fille de Pierre Majesté-Larrouy. Ce dernier est bien connu dans la région de Morlaàs, non seulement, pour avoir été, pendant trente ans, le maire de Rieupeyrous, petite bourgade du canton, mais aussi, pour avoir sauvé des réfugiés juifs de la déportation, en les cachant à son domicile ; en 1995, il sera élevé au rang de Juste parmi les nations, à titre posthume. Lorsqu’il épouse Marie, Jean Baptiste Ségot lui montre le fameux cahier. Elle en comprend immédiatement l’intérêt et participe à sa préservation. Le couple le gardera soigneusement dans les archives familiales, le ressortant exceptionnellement à l’occasion.

La vie conduit ensuite le couple à Paris, pendant quelques années, puis à nouveau à Morlaàs. Les époux Ségot y tiennent une petite épicerie. En 1973, Jean Baptiste Ségot meurt, à l’âge de 53 ans. Marie conserve le cahier précautionneusement, pendant près de quarante ans.

En 2011, elle  apprend par la presse l’existence de notre groupe de recherches sur l’histoire de la deuxième guerre mondiale dans les Basses-Pyrénées et entre immédiatement en contact avec nous. Nous la rencontrons à plusieurs reprises. Elle accepte de nous confier quelques-unes de ses archives personnelles, parmi lesquelles le précieux cahier. Son souhait le plus cher est alors de préserver le souvenir de son histoire familiale et, au-delà de son cas personnel, de montrer les bouleversements survenus dans la vie quotidienne de toute une génération d’hommes et de femmes marqués par la guerre.

 

Le témoignage de Jean Baptiste Ségot permet une double approche historique : d’une part, sur la nature des faits, c’est-à-dire le quotidien d’une évasion et d’un internement en Espagne, d’autre part, sur la personne même de l’intéressé, assez représentative des mentalités de son époque. Car Jean Baptiste Ségot, jeune Béarnais d’ancrage rural, fuyant le S.T.O., parsème son texte d’innombrables remarques subjectives, tantôt sur ses motivations personnelles, tantôt sur ses compagnons d’évasion, tantôt sur sa conception de la vie et des rapports humains. Ces  réflexions, portées par une histoire individuelle et un milieu socio-culturel assez prégnant, nous révèlent un homme de mentalité souvent conservatrice, d’un nationalisme viscéral, mais perpétuellement en quête de lucidité. Ses remarques, parfois inattendues, pourront étonner un lecteur contemporain. Elles n’en constituent pas moins un des grands intérêts de ce texte. L’auteur y apparaît dans toute son authenticité, mélange contradictoire d’attitudes généreuses, qui le portent à aller sans cesse de l’avant, et de comportements ou de jugements abrupts, par exemple sur les femmes ou sur les juifs.

L’évasion constitue le cœur du récit. Pour un département frontalier comme celui des Basses-Pyrénées, le franchissement de la chaîne pyrénéenne par des réfractaires, proscrits, juifs étrangers et autres « indésirables » est une des caractéristiques fondamentales de la période. L’Espagne, déclarée neutre, malgré sa défiance à l’égard des fugitifs, plus ou moins assimilés à des « rouges », apparaît paradoxalement comme un symbole de liberté ou, plus exactement, l’étape obligée vers la liberté. En fait, les évadés y rencontrent d’abord la prison et les camps d’internement, tous plus sordides les uns que les autres. Il est question ici de Miranda et de Totana, deux des symboles les plus abjects de la dictature franquiste.

Les candidats à l’évasion n’ont cessé de varier tout au long de la guerre : d’abord, les réfugiés, déplacés ça et là depuis plusieurs années, originaires le plus souvent d’Europe centrale ; puis les résistants pourchassés, les aviateurs pris en charge par des réseaux de passage, les prisonniers de guerre en cavale, les juifs tentant d’échapper aux lois antisémites de Vichy, les communistes, les homosexuels, les francs-maçons, etc. Enfin et surtout, à partir du printemps 1943, les jeunes réfractaires du S.T.O., qui constituent le groupe le plus nombreux. Ceux d’entre eux qui partiront combattre dans les unités des Forces françaises libres, comme Jean Baptiste Ségot, sont reconnus sous le nom d’ « évadés de France ». On en compte environ 22 500, sur un total évalué habituellement à 33 000 /  35 000 personnes.

Les lieux d’évasion sont multiples. La principale voie de passage du département demeure, comme au cours des siècles précédents, la zone de Roncevaux, où se croisent la frontière, la « zone interdite » et la ligne de démarcation. Mais d’autres itinéraires, très nombreux, parcourent la montagne, soit par le Labourd côtier, soit par les vallées béarnaises du Barétous, d’Aspe et d’Ossau. Le chemin  adopté ici par Jean Baptiste Ségot est original : il s’agit de la voie souletine, peu fréquentée, qui relie Sainte-Engrâce à Isaba, en évitant les cols frontaliers. Il n’est pas sans dangers et le récit montre bien que l’affaire n’était pas gagnée d’avance.

Une fois la frontière franchie, un scénario identique attend les évadés : l’arrestation par les gardes civils, la prison locale, la prison provinciale, puis l’assignation à résidence ou les camps d’internement, parfois, comme pour Jean Baptiste Ségot, les deux.

La description précise du camp de Miranda-del-Ebro est le moment fort du témoignage. Tout est soigneusement présenté : les installations, les lieux de regroupement, les postes de surveillance, les baraques d’internement, mais aussi le monde cosmopolite des internés, véritable maelstrom de proscrits, originaires de l’Europe tout entière. Ils attendent un hypothétique départ vers la liberté, à l’issue de tractations interminables avec l’administration franquiste, la plupart du temps totalement dépassée. Il faut plus de cinq mois à Jean Baptiste Ségot pour être finalement libéré et expédié à  Lisbonne, d’où il peut enfin monter à bord du Gouverneur général Lépine,  à destination de Casablanca.

Le journal de Jean Baptiste Ségot s’affirme ainsi comme un document pour l’histoire.

Il s’inscrit dans les perspectives actuelles de la recherche historique sur la deuxième guerre : la complexité du réel y est mise en valeur, et impose sa multiplicité d ‘approches. Parmi celles-ci le témoignage oral ou écrit, malgré sa subjectivité, a toute sa place, sinon au même niveau, du moins au même titre que d’autres sources. Il est, lui aussi, un des éléments de la connaissance du passé et, ce faisant, il doit retenir l’attention de l’historien, en stimulant ses facultés d’analyse critique. C‘est un aspect de la problématique que résume ainsi Pierre Laborie, dans son récent ouvrage Le chagrin et le venin : « De 39 à 45, tout ne cesse de se modifier en fonction du découpage et du statut des zones imposés par l’armistice (…), en fonction des groupes sociaux et de leur identité culturelle, des lieux, des situations, des moments, des particularismes régionaux, du cours de la guerre ».

Claude Chadelle et Claude Laharie

 

Publication disponible au siège de l’association « Les Basses Pyrénées dans la Seconde Guerre Mondiale ».

Prix: 10€

 

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